Prof Bruno Montcho à propos de “Dubaï Porta Porty” : « Nous avons une société qui a fabriqué des contre-valeurs présentées comme valeurs »

La rédaction 11 mai 2022

L’affaire “Dubaï Porta Porty” défraie la chronique et affole les réseaux sociaux ces derniers temps. Pour passer au peigne fin la situation, professeur Bruno Montcho, sociologue spécialiste de la débrouille de la déviance et assistant enseignant chercheur à l’université d’Abomey-Calavi, donne son point de vue à travers cet entretien.

Il y a l’affaire Dubaï Porta Porty qui défraie la chronique actuellement. Quelles appréciations en faites-vous ?
C’est une situation qui nous plonge dans les réalités du monde actuel, qui montre comment le monde se fait, se refait et se défait à travers un certain nombre de valeurs qui nous repositionnent autrement dans la vie, dans notre façon de fonctionner et repositionnent même le rôle des institutions aussi bien la famille, l’école, la rue et ainsi de suite, dans nos réalités et dans la République. Cette réalité, en tant que père de famille, en tant que parent, en tant qu’éducateur, je pense que ce n’est pas une réalité reluisante, ce n’est pas une réalité dont il faut s’enorgueillir. Il faut quand même condamner le fait si c’est avéré. Mais, au-delà de ce que cela peut être avéré, il y a aussi le pire qui se produit chez nous et nous ne réagissons pas. Il y en a au Bénin, j’ai eu à travailler sur le cas mais je ne suis pas encore allé à terme, nos sœurs qui sont employées comme domestiques auprès de certaines catégories d’étrangers vivant dans ce pays qui font d’elles ce qu’ils veulent, soit c’est le chien de l’étranger qui fait d’elles ce qu’il veut dans notre pays. À plus forte raison, si on nous dit que cela se passe de l’autre côté et que certaines personnes servent d’intermédiaires, ce n’est plus étonnant.

Qu’est-ce qui peut, selon vous, justifier ces exactions ?
Je pense que c’est la recherche effrénée du gain ou encore la recherche de l’argent qui amène ceux-là à vouloir se trouver une possibilité de fraîcheur en terme de possibilité financière. Il faut dire que certaines ne savent pas que c’est à quoi elles devraient s’attendre. C’est une fois sur les lieux qu’elles decouvrent un peu la situation mais elles sont déjà devant le fait accompli. Si vous faites bien vos recherches, vous devez savoir qu’il y a un certain nombre de personnes qui voyagent. Mais une fois arrivés à l’aéroport, on leur retire le passeport. Quand vous n’avez plus votre passeport, vous ne pouvez plus revenir. Quel type d’activités pour ces gens, soit des femmes, soit de braves jeunes hommes qui quittent nos pays en Afrique pour pouvoir aller là-bas. Mais lorsque vous êtes dans votre pays et votre pays ne vous donne pas une garantie, lorsque vous travaillez et vous n’avez pas la garantie ou bien lorsque vous étudiez ou vous suivez une formation et vous n’avez pas la garantie que cette formation peut vous procurer le bien-être, on vous fait miroiter certains nombres d’El Dorado et vous mordez à l’hameçon. C’est fini, une fois vous allez là-bas, vous n’avez pas d’autres marges de manœuvre. Il y a certains qui, de façon mystique, se sont sortis d’affaires et ils sont rentrés. Une togolaise qui fait pédicure manucure jadis rencontrée nous a raconté ce qu’elle a vécu là-bas. Alors le fait est réel et cela non seulement nous replonge dans nos réalités mais aussi comment nous garantissons la vie à nos concitoyens dans nos différents pays notamment dans ceux africains.

Comment pensez-vous qu’on peut combattre le mythe de l’argent ?
L’argent, est-ce qu’il faut le combattre ? Est-ce un mythe ? Je dirai que quand vous travaillez, vous avez l’argent. Quand vous faites quelque chose, vous avez l’argent. Nous avons une société qui a fabriqué des contre-valeurs qui sont présentées comme valeurs. Une société qui a montré que même si vous ne travaillez pas ou si vous n’avez suivi aucune formation, vous n’allez pas à l’école, vous n’avez pas de diplôme, vous pouvez avoir de l’argent et vous pouvez faire bien votre vie. Du moment où c’est comme ça, la société que nous sécrétons nous ramène et nous plonge dans ces perversités. Si quelqu’un entre en politique ou encore, on dit que si tu es enseignant, et au terme de ta carrière, tu ne peux pas acheter un véhicule pour être à l’aise, tu ne peux pas avoir une maison R+1, et qu’un petit qui rentre dans l’affaire ou qui entre en politique peut se l’offrir en quelques jours, semaines, mois ou en quelques années, c’est que cela nous plonge dans la déconstruction du travail. C’est que, cela amène à se demander si le travail a sa valeur aujourd’hui. Nous sommes arrivés à ces niveaux de pourriture, ne demandez pas aux jeunes de travailler dur avant de trouver de l’argent. Leur souffrance ne se résume pas à cela. Leur souffrance, c’est comment passer par tous les moyens pour pouvoir entrer en politique ou faire des affaires. Et dans cette recherche, quand on leur dit qu’il y a mieux ailleurs, ils s’y lancent. Et c’est alors qu’ils se rendent compte que ce n’est pas cela. On leur a juste miroité certaines choses qui n’existaient pas et finalement, ils sont devant le fait accompli mais ils sont déjà vendus. C’est une situation qui nous replonge dans l’histoire de l’esclavage que nous déplorons et reprochons aux autres. Mais ici, c’est nous-mêmes qui nous créons du tort. Parce que c’est nous-mêmes qui acceptons et envoyons nos frères et sœurs. Quand ils acceptent de partir, tout ce qu’on fait d’eux là-bas, nous ne l’imaginons pas. Vous devez aussi savoir que pareille situation existe en Libye et les Libyens faisaient de nos frères et sœurs ce qu’ils voulaient puisqu’ils ont de l’argent. Et si cela se passe de l’autre côté en Dubaï, allez-y voir. Je pense que c’est déplorable.

Est-ce que la famille, l’école, l’église, la mosquée… ont une part de responsabilité dans ce qui s’observe actuellement ?
La responsabilité est partagée et les différentes institutions ont leur rôle qu’elles doivent jouer mais peut-être que ce rôle leeur a échappé ou qu’elles le font un peu moins. Ces institutions sont très importantes en terme de personnage de la vision, de la mémoire, sinon même de la conduite des hommes, des valeurs que nous essayons de suivre dans la société. Si nous prenons la famille, c’est la première institution qui façonne l’enfant. Mais comment nos familles, nos foyers sont fondés aujourd’hui ? Par le passé, ce sont les collectivités qui se marient. Aujourd’hui , c’est sur WhatsApp ou sur Facebook, les réseaux sociaux qu’on se retrouve ou encore, c’est à l’occasion d’un anniversaire, on a échangé les numéros et ça y est. La fille est tombée grosse et on a fondé le ménage sur le tas. Et plus grave, c’est lorsqu’une situation arrive à la femme qu’on cherche à aller voir et connaître ses parents. Cela pose déjà un problème. Lorsqu’une famille est fondée de cette manière, vous imaginez qu’il n’y a pas de valeurs qui sont partagées par ces deux acteurs. Chacun essaie de faire ce qu’il peut. La famille, les parents travaillent pour pouvoir assurer l’éducation de leurs enfants, aller chercher de l’argent et du coup, on laisse même l’éducation des enfants à des personnes qui ne sont pas nous. C’est-à-dire à des domestiques qu’on amène et ce sont ces acteurs qui nous éduquent les enfants à notre place et parfois, on s’étonne de l’agissement de nos enfants. Lorsqu’on constate que son enfant a fait ceci, on s’étonne et on se dit : « mais c’est moi qui l’ai mis au monde, c’est faux ». Nous poursuivons l’argent, la richesse parce que l’environnement est exigent puis nous laissons le rôle primordial qui est pour nous d’assurer, de transmettre les valeurs que nous avons de nos différentes familles et encore, il faut transmettre les valeurs de la famille que tu représentes. Si aujourd’hui tu quittes le village et sans avoir les rudiments à adopter, puis arrivé en ville, c’est toi qui dois donner une orientation, on ne réussit pas. C’est un peu cela.

Dans un passé récent, on parlait de la cybercriminalité. Aujourd’hui, on parle de Dubaï Porta Porty. Comment faire comprendre aux jeunes que l’argent à tout prix ne sert à rien et que tout est éphémère ?
Montrer à la jeune génération que l’argent à tout prix ne sert à rien va être vraiment difficile. Vous savez que grâce à l’argent, ils peuvent faire beaucoup de choses et leurs condisciples font beaucoup de choses avec de l’argent et ils en sont témoins. Donc leur dire que l’argent ne sert à rien, que l’argent ne fait pas le bonheur, c’est faux. Mais leur dire que c’est par le travail correct qu’il faut avoir de l’argent, c’est mieux. Leur montrer que leur pays assure la sécurité, parce que ce qu’ils vont faire, leur pays est en mesure de les payer, de les engager est mieux. Aujourd’hui, on ne recrute plus et les jeunes, on les forme chaque jour que Dieu fait dans nos universités, dans les écoles ainsi de suite. Mais combien sont utilisés ? Si on est rassuré qu’on n’utilise pas, à quoi bon de continuer à en former ? A quoi bon d’aller suivre une formation ? Que nos politiques essayent de voir comment utiliser, quelle orientation et réorientation donner aux fins de rassurer cette jeune génération qui ne ne demande qu’à savoir que les parents ont travaillé pour avoir de l’argent et par conséquent, moi aussi je dois travailler pour avoir de l’argent. Mes parents sont allés à l’école et c’est la base de leurs diplômes ou mes parents ont appris un métier et c’est avec cela que je mange. Donc je peux suivre leurs pas pour continuer à être efficace dans la vie. Sinon, à vouloir aller prendre le chemin de je m’en fous, c’est que les conséquences sont là. Il ne sert à rien de poursuivre l’argent sans savoir ce que cela va apporter. La cybercriminalité, c’est qu’en réalité les jeunes se sont rendus compte qu’il y a pas d’issue, ils ont alors trouvé la facilité qui est une issue à problèmes. Cela les a ramenés sur des chemins endogènes qui sont vraiment horribles. Aujourd’hui cela a diminué mais ça s’est déporté autrement. Si nous rentrons dans ces faits aussi, vous constaterez qu’ils ne sont plus dans les milieux urbains. Ils ont regagné d’autres espaces pour voiler un peu ce qu’ils font. Et ce sont différentes stratégies que les acteurs utilisent pour pouvoir prolonger et poursuivre leurs forfaits

Parlant de la part de responsabilité des autorités, pensez-vous que celles politico-administratives ont les moyens de changer quelque chose à tous ces phénomènes qui n’honorent pas la jeune génération en particulier et l’homme en général ?
Vous savez, la politique éducative ou la politique de l’emploi d’un pays est déterminée par l’Etat central. Si je suis dans un pays où on ne recrute pas dans des spécialités qui sont formées, à quoi bon de faire ces différentes formations. Cela pose déjà un autre problème. Toutefois, on ne peut pas utiliser tous ceux qui sont formés. Alors quel est l’exutoire qui est proposé en leur faveur. Qu’on le veuille ou pas, ils sont quand même les acteurs du pays, pour qu’ils aient l’assurance qu’ils ont la protection de leur pays. A part cela, ils vont choisir le chemin de sortir du pays pour pouvoir se chercher et c’est l’immigration. Quand on leur fait une proposition, ils vont partir. Mais, l’immigration, est-ce que c’est formel en ce moment ? Quand cela prend la forme informelle, on assiste au Dubaï Porta Porty dont on parle. Il revient donc à l’Etat de les rassurer et même d’améliorer les conditions de travail de rénumeration des travailleurs qui sont là pour montrer qu’en fait ceux qui sont là vivent bien et par conséquent je n’ai pas intérêt à quitter chez moi pour aller ailleurs alors que j’ai le mieux-être chez moi. Si je travaille, si j’ai mon diplôme, je peux m’en sortir parfaitement. L’élément principal qui revient à l’Etat est d’intervenir auprès des institutions financières, les banques ou les caisses par exemple pour que ces institutions allègent l’accès au crédit aux jeunes qui n’ont pas de garantie mais qui sont sortis des universités pour choisir des formateurs et qui ont des projets à financer. S’ils n’ont pas l’accès au crédit pour l’investissement, si les conditions limitent leur accès, ils ne peuvent pas atteindre leurs objectifs et par conséquent, ils vont chercher à aller ailleurs pour pouvoir monnayer leurs connaissances. Et là, on assiste au Porta Porty.

Avons-nous raison d’avoir peur pour nos enfants face à tout ce qui se passe aujourd’hui en matière de leur sens et de morale ?
Est-ce qu’aujourd’hui, nous avons encore l’éthique et la morale ? Si la contre valeur est la valeur, vous imaginez ce qui se passe. Et pire, on copie et on colle tout. L’enfant africain n’est pas l’enfant européen. On te refuse d’éduquer ton enfant de la manière d’ici. On te dira que l’enfant a un droit mais comment est-ce qu’on accompagne ce droit de l’enfant ? Les autres ont des dispositifs qui permettent à ce que chacun reste dans son couloir, que chacun fasse son travail, que chacun ait les ressources nécessaires pour orienter son enfant. Donc le ver est dans le fruits. On ne peut pas s’attendre au meilleur si nous n’avons pas mis en place un dispositif qui nous permet d’assurer tout. On doit s’inquiéter pour nos enfants parce que ça va être pire que nous dans les jours à venir. La seule condition est qu’on arrive à discipliner un peu pour que cela ne soit pas la pourriture dans sa totalité.

Un mot pour conclure cet entretien
Le sujet est une problématique actuelle qui nous replonge dans nos réalités, dans les opportunités mais aussi dans les valeurs Africaines que nous défendons, qui nous identifient et qui créent notre identité complètement différente de l’identité européenne, américaine, asiatique ainsi de suite. Il faut que nous sachions qu’on ne serait mieux ailleurs que chez nous. On est mieux et meilleur quand on est dans son pays. Si ton pays ne te donne pas l’assurance, tu vas chercher ailleurs. Et c’est en voulant chercher ailleurs que tu tombes dans des travers qui ne sont pas forcément ce que tu aurais souhaité au départ. Que nos jeunes prennent la mesure de la situation. S’ils veulent Voyager, qu’ils passent par les voies officielles et voyager pour savoir que c’est la bourse pour étudier ou pour faire telle ou telle chose.
Propos recueillis : Fidégnon HOUEDOHOUN (Stag)





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