Prof. Emmanuel Lawin au sujet des inondations au sud du Bénin : « Les solutions sont d’abord locales »

Fulbert ADJIMEHOSSOU 16 octobre 2019

Cette saison encore, les populations au Sud du Bénin se plaignent des crues au niveau des bassins. La situation est plus préoccupante ces derniers temps dans le Mono avec les lâchers d’eaux au niveau du Barrage de Nangbéto. Professeur Titulaire de Physique de l’atmosphère, enseignant à l’Institut national de l’Eau, Emmanuel Agnidé Lawin explique les causes et proposent des pistes pour une gestion durable des inondations.

D’où viennent ces eaux qui perturbent chaque année les populations au Sud du Bénin ?
Parlant d’inondations au Sud du Bénin, les origines sont de deux ordres. Il y a les inondations pluviales, c’est-à-dire liées à stagnation de l’eau de pluie. La nappe étant proche dans certains milieux, avec des cuvettes, l’absence de pente pour l’écoulement dans d’autres zones. Il y a donc inondation pluviale. Nous avons aussi les inondations fluviales dues aux débordements des cours et des plans d’eau. Par exemple, un lac ayant atteint sa capacité normale étale l’eau supplémentaire qui arrive. Les eaux vont donc envahir les terres émergées qui ne sont pas souvent immergées. On parle donc d’inondation, parce que c’est l’arrivée de l’eau sur un terrain qui initialement n’est pas de façon naturelle immergée. On ne peut pas parler d’inondation d’un basfond par exemple. Mais le bas-fond peut recevoir trop d’eau de sorte que l’eau étalée aille dans les régions riveraines pour créer l’inondation. Ainsi, les inondations sont de deux origines : fluviale (débordement des rivières, fleuves, lacs et lagunes) puis pluviale (stagnation d’eau de pluie).

Après les bassins de l’Ouémé et du Niger, le fleuve Mono vire progressivement au rouge dans les voisinages de Grand-Popo, Aplahoué, Athiémé et Lokossa. Ce n’est pas une première. Comment expliquez-vous ce débordement cyclique ?
Ce débordement du fleuve Mono pour ce qui est de cette année est lié à l’augmentation des précipitations qui sont resserrées dans le temps et qui ne permettent pas que toutes les rivières aient le temps d’écouler. Le cas spécifique de cette année est que le niveau de sécurité du barrage de Nangbéto qui est un réservoir de l’eau pour la production de l’électricité est atteint. La hauteur d’eau qu’il faut garder pour que les digues ne cèdent et n’emportent pas le barrage est atteinte. Pour sauver l’infrastructure, il faut ouvrir les vannes de sécurité pour évacuer de grandes quantités d’eau en un temps record. C’est ce à quoi nous assistons depuis un temps. Il y a évidemment des jours où compte tenu de la pluviométrie sur le bassin du Mono, les quantités d’eau qui arrivent obligent les opérateurs à ouvrir les vannes. Etant donné que ce sont des eaux inattendues, en quantités très élevées, elles n’arrivent pas à se confiner seulement dans le lit majeur du fleuve. Elles s’étalent par conséquent et tous les villages environnants qui ont des altitudes faibles reçoivent l’eau et sont inondées du fait de cette crue éclaire.

Est-ce que des mesures de prévention sont prises pour éviter que les populations ne soient pas surprises par ces évacuations d’eau ?
Les populations sont souvent averties d’avance. Les autorités à l’aval sont informées pour que les populations puissent sécuriser leurs biens, que ce soit les récoltes, les animaux, les oiseaux de la basse-cour avant l’arrivée des eaux. Le niveau de l’eau monte très rapidement. Si quelqu’un est surpris en traversant à pirogue sans moteur, les flots vont l’emporter. C’est une pirogue à moteur qui peut résister à la puissance de ces eaux-là pour devoir faire la traversée. Déjà, on sensibilise les populations. Le Bénin dispose d’une Agence nationale de Protection civile (Anpc) qui a souvent ces informations. D’ailleurs, la Police Fluviale a une antenne qui est à Athiémè pour secourir assez rapidement lorsque le besoin se fait sentir. Les crues du fleuve Mono sont d’ailleurs quelque chose à souhaiter.

Comment ?
S’il n’y a pas crues d’un fleuve, les régions environnantes n’ont pas les alluvions qu’il faut pour fertiliser les sols. Après la décrue, les champs sont bien fertiles pour des cultures de contre saison comme la tomate, l’oignon, etc. Mais il faut prendre des mesures préventives. C’est pour cela que l’éducation au changement climatique est très importante. Il faut aussi des dispositions d’ordre budgétaires au niveau des communes riveraines. Je ne doute pas qu’elles disposent de plan de contingence communale pour lequel il faut nécessairement prévoir du budget sur ces lignes et les alimenter chaque année. Ceci, de sorte que si nous arrivons à une année comme celle-ci, cela soit activé et que la mairie ne puisse pas attendre l’Etat central avant de déclencher le Plan de contingence communale. S’il faut aller chercher les populations avec l’aide de la police fluviale et des Sapeurs-pompiers, il y a dans chaque commune un point focal de réduction des risques de catastrophes qui relaie lorsqu’ils évaluent la situation et qu’elle dépasse la capacité de la commune, elle fait référence au niveau départemental qui apprécie et monte au niveau national. Tout part de la base vers le niveau central. C’est lorsque les niveaux local, communal ou départemental sont dépassés que le niveau central vient en intervention.

Est-ce qu’on ne peut pas dégager les populations une fois pour de bon ?
Au plan sociologique, il est difficile dans notre cas de demander à des gens d’abandonner leurs terres. Ils vous diront que c’est la terre de leurs aïeux, où ils ont enterré leurs parents, etc. Toutefois, ces inondations ne sont pas des phénomènes continus dans le temps. Ça dure une à deux semaines où l’eau vient puis se retire. C’est pour cela qu’il est convenable que chaque commune puisse identifier des sites d’accueil provisoires mais qui doivent être progressivement rendus viables afin qu’il y ait les conditions d’hygiènes nécessaires au cours de ces regroupements. Lorsque l’eau se retire, Il faut que les populations retrouvent leurs espaces de vie habituels.

N’y a-t-il pas des mesures plus durables ?
Oui, mais qui sont au-delà des capacités des populations à la base. Notamment, il y a la construction de retenues d’eau sur les bras du fleuve qui alerte les milieux centraux. Mais ce n’est pas une question de millions. C’est des dizaines de milliards voire des centaines selon le barrage qu’on veut réaliser. Ce sont des mesures à envisager au niveau central pour que l’on puisse durablement gérer. Il y a l’aménagement en termes de protection des berges des cours d’eau, la libération des exutoires d’eaux, la construction de caniveaux pour le drainage d’eau, l’aménagement des basfonds pour en faire des réceptacles d’eaux pluviales ou celles issues du débordement du cours d’eau. Voilà un ensemble de mesures qui peuvent être mises en place et qui prennent aussi en compte l’éducation de la population. Parce que quand vous avez des caniveaux bouchés avec des déchets, les populations ignorent que cela contribue à l’aggravation des inondations. A Cotonou, il y a des caniveaux mais les gens, même des sociétés se permettent d’y jeter des ordures. Le déboisement des bassins versants aussi en est pour beaucoup. Car ce sont ces végétations qui retiennent l’eau sur le bassin et les font infiltrer. Dès que vous dégagez tout, l’eau arrive facilement à la rivière et puis s’étale facilement.

Parlant d’aménagement de retenues d’eau, qu’en est-il du barrage d’Adjrala attendu depuis quelques années ?
Sur ce point, les autorités en charge du secteur pourront vous donner plus de détails. Ce que je sais est que c’est un barrage prévu pour être hydroélectrique. Donc, en même temps qu’il fournira de l’électricité, il permettra de retenir une certaine quantité d’eau qu’il n’ira plus gonfler le cours d’eau. De pareilles mesures sont attendues au niveau du bassin de l’Ouémé. Il est prévu environ 27 petits et moyens barrages susceptibles de mobiliser une quantité énorme d’eau en vue de réduire le volume qui descend au sud. Je rappelle que quand on parle du bassin de l’Ouémé, ça prend en compte les régions comme Parakou, Tchaourou, Djougou, Dassa Savè, Savalou, Bonou, Adjohoun, etc. Dans ces zones décrites, toutes les pluies qui tombent vont ruisseler vers le sud. En construisant des ouvrages de retenues d’eau de surface, cela permettra non seulement de réduire l’inondation mais aussi de favoriser l’agriculture. On aura des périmètres irrigués et ça favorise également l’électricité. Il est déjà prévu trois gros ouvrages à Bétérou, Vossa, Dogo Bis pour atténuer les inondations au sud du Bénin.

À Vossa, il y a eu des efforts avec le PUGEMU mais finalement, cette partie de Cotonou continue de vivre le calvaire. Qu’est ce qui n’a pas marché ?
Vossa, une partie de sainte Rita, Fifadji et autres est situées au bord du lac Nokoué. C’est l’étalement des eaux du lac qui crée ces inondations. Mais quand les infrastructures seront construites dans le bassin de l’Ouémé, les quantités d’eaux seront limitées. Cela permettra d’atténuer les inondations dans ces zones. Il y a des collecteurs d’eaux et des réservoirs tampons qu’il est possible de construire. Ainsi, avant qu’elles n’aillent dans le lac, les eaux restent dans ces réservoirs un temps. Lorsque ça atteint un niveau, on peut pomper dans le lac pour l’Océan Atlantique. Il faut aussi noter qu’un facteur aggravant les inondations à Cotonou, c’est la simultanéité de la montée du niveau de la mer et les pluies de la petite saison. Les quantités d’eau qui arrivent sont telles que le niveau de la mer est assez élevé de sorte que le lac Nokoué n’arrive pas à déverser ces eaux dans l’océan. Il y a un reflux qui fait que l’eau s’étale et rentre dans les quartiers les plus bas.

C’est justement pour cette raison que le colonisateur a prévu le chenal de Cotonou pour drainer les eaux vers l’océan. Cependant, n’avez-vous pas l’impression que l’encombrement dudit chenal et la pollution limitent les effets de dispositif ?
C’est un des facteurs. Si l’on voit tout ce qui se met dans le lac comme déchets, notamment venant de Dantokpa, les Acadja, le lessivage du bassin, c’est logique que la profondeur diminue d’années en année. Ce qui fait qu’il y a des activités qui sont planifiés pour la gestion du Grand Nokoué. Ce sont les autorités compétentes qui peuvent vous donner le détail. Nous, nous ne sommes pas dans le secret des dieux.

Vous n’êtes pas dans le secret des dieux. Mais est-ce que la situation ne risque pas de s’accentuer les prochaines années ?
Plusieurs modèles climatiques projettent une stagnation ou une augmentation de la précipitation moyenne annuelle à l’horizon 2050 dans l’extrême nord du pays et sur la haute vallée de l’Ouémé. Ceci pourrait se traduire par une augmentation de la fréquence des pluies diluviennes ou du nombre de jours de pluies par an ou encore de la quantité de pluie par événement pluvieux avec pour conséquence l’augmentation du risque d’inondation ou de l’étendue des inondations. Cela montre qu’il faut forcément prendre des mesures préventives. En revanche, certains modèles climatiques projettent une diminution sensible de la pluviométrie moyenne annuelle à l’horizon 2050, notamment sur le centre et le sud du pays. Ceci introduit un niveau d’incertitude supplémentaire sur l’information pluviométrique mais fait appel en même temps à des choix d’options d’adaptation multirisques (sécheresse et inondation). Ce qui appelle les dirigeants à faire des options sans regrets comme la construction de réservoirs et de retenues d’eau. Ce sont des options sans regret parce que lorsque vous avez une grande quantité d’eau comme cette année, les retenues peuvent être remplies. Aujourd’hui, les dirigeants devraient s’orienter vers la construction des ouvrages de mobilisation d’eau.

En attendant, comment gérer la crise quand on sait que les communes ont dû mal à y faire face malgré les plans de contingence ?
Je pense que d’abord, les citoyens devraient commencer par demander des comptes aux autorités communales. Il devrait avoir la possibilité de demander combien est réservée pour la gestion des risques, notamment les risques d’inondations et de sécheresse et faire le suivi. Lorsque vous avez élu des représentants, ils ont l’obligation de reddition de compte pour vous dire ce qui est prévu et à quoi cela a servi s’il n’y a pas eu de catastrophes. On ne doit pas le dépenser parce qu’il n’y a pas eu inondation. On devrait plutôt ajouter chaque année sur ce compte de façon à ce que lorsque la catastrophe arrive, même si elle touche un certain nombre de population, il y ait des ressources pour aller à leurs secours. La question des risques liés au climat est d’abord du niveau local. C’est lorsque l’ampleur dépasse le niveau local qu’on peut aller vers le niveau départemental et central. On ne peut pas parce que deux ou trois quartiers d’un village sont inondés faire débarquer le gouvernement. Mais, compte tenu de l’ampleur, si ça dépasse le budget de la commune, c’est logique que la solidarité nationale puisse venir en aide. Si au niveau communal rien n’est prévu dans ce qui revient à la commune, à quel niveau voulez-vous que ça soit prévu. Quand vous parlez de plans de réduction des risques, l’Etat central a sa stratégie et a son budget qu’il déclenche quand la situation dépasse les communes. Les solutions sont d’abord au niveau local. L’éducation civique tient pour beaucoup. S’intéresser à la chose publique est important pour que les dirigeants au niveau local se sente suivis dans leurs actions. Si dans un quartier, on sait que c’est une zone inondable ensablée mais qu’on veut lotir, il revient à la population de dire non. Parce qu’il est possible que l’eau revienne à sa place. Mais si ce sont les populations qui poussent les maires à le faire, il y a problème. Est-ce que c’est le ministre de l’éducation qui va descendre pour décider de l’emplacement d’une école ? Non. C’est à elles de déterminer les sites appropriés pour une école, un collège, une infrastructure socio communautaire. Si vous ne trouvez que des sites inondables, quelques années après ce sera submergé et on appellera l’Etat central au secours. Des fois, la mairie trouve bien un endroit, mais une famille va s’y opposer. Dans ce cas, la mairie va trouver un endroit qui n’est pas adapté.

Votre mot de la fin
Je suis très solidaire de ce que nos parents du département du Mono vivent actuellement. Comme jusqu’à présent, il n’y a pas encore de pertes en vie humaines, je prie que la situation soit effectivement maîtrisée. D’ici là les pluies vont baisser en intensité et dans trois semaines il n’y aura plus de lâchers au niveau du barrage pour que les eaux se rangent dans leur lit habituel.
Propos recueillis par Fulbert ADJIMEHOSSOU & Christian ATCHADE (Stag).





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