Scolarisation des enfants et planification familiale : L’équation qui hante l’Etat et les ménages

La rédaction 27 septembre 2019

L’extrême pauvreté est un handicap dans la vie. Limités dans leur volonté de conduire à maturité la vie scolaire de leurs enfants parce que enfermés dans cet étau, les parents s’en remettent au sort. Et pendant que la chaine sociale est éprouvée en Afrique, la planification familiale se veut un outil pertinent d’aide au maintien d’un taux de scolarisation et d’alphabétisation acceptable dans les pays en voie de développement à l’image du Bénin.

En dépit de leurs conditions de vie, les populations comprennent de mieux en mieux, qu’envoyer les enfants à l’école est un impératif. Mais on a rarement la présence d’esprit chacun à son niveau, de faire accompagner cette exhortation politique, civile, associative, nationale et internationale d’une sensibilisation sur l’appropriation des méthodes contraceptives modernes. Cyprien est déçu de ce décalage. Le chauffeur de taxi quinquagénaire, a à peine achevé le cours élémentaire. Mais si l’Ecole ne lui a pas réussi, il ne peut en dire autant de sa fécondité. 13 enfants portent déjà son nom. Une progéniture abondante qui fait retrouver le sens des réalités à Cyprien. « L’Ecole, c’est un investissement à long terme. Si ton enfant ne va pas loin dans les études aujourd’hui, son avenir est compromis. C’est regrettable. Il y a beaucoup de chances que mes enfants finissent comme moi. Je ne pourrai pas supporter les études supérieures de mon aîné. Qu’adviendra-t-il du reste avec la cherté de l’école et de la vie ? Si je vous dis à quel âge j’ai appris qu’on place des choses aux femmes pour qu’elles ne fassent beaucoup d’enfants, vous n’allez pas me croire. » Pour Cyprien, modérer son désir de procréer est tributaire des mécanismes mis en œuvre pour faire partager l’information aux populations à la base. Il rejoint ainsi la Représentante Spéciale de l’Union Africaine en Côte-d’Ivoire. Joséphine Charlotte Mayuma Kala a opiné le 24 aout 2019 sur le texte d’orientation que l’institution a fait adopter en 2017 aux Etats visant à encourager toutes politiques incitatives du dividende démographique. Dans une interview accordée au podcastjournal, elle affirmait que « les États ne prennent pas encore conscience de la portée des services qui pourraient donner aux couples toutes les informations leur permettant de contrôler les naissances. En somme, les solutions doivent venir de tous et de chacun ». En appelant à un changement de paradigmes, l’interviewée réprouve l’inefficacité des canaux de sensibilisation de divers rangs qui pèchent en ne faisant systématiquement pas le lien lors des campagnes. Tout comme Joséphine Charlotte Mayuma Kala, le président de la commission de l’éducation et des affaires sociales au parlement béninois Natondé Aké insiste sur la polyvalence des effets d’un recours au planning familial : « Les avantages du planning familial sont aujourd’hui transversaux. Il permet l’accès équitable à l’éducation, à la santé, à une vie décente tout simplement. En 2065, l’Afrique comptera 3 milliards d’habitants selon le Fonds des Nations-Unies pour la population (Fnuap). La planète épuise déjà ses réserves avec un changement climatique préoccupant. Le contrôle des naissances devient impérieux. »

La surnatalité : un frein à l’aboutissement des politiques publiques
Dans les grands objectifs chiffrés du plan national de développement 2016-2025, le Bénin envisage faire passer le taux d’achèvement du premier cycle secondaire de 45 % à 70 % et celui du second cycle, de 28 % à 45 %. Avec la pauvreté qui s’est aggravée passant de 36,2 % en 2011 à 40,1 % en 2015, ces ambitions vont au-delà de la scolarisation et se veulent des passerelles vers la concrétisation d’autres politiques publiques. Au niveau des médias ces dernières semaines, bon nombre d’acteurs de la société civile appellent à un tandem entre les ministères en charge de l’éducation et celui de la santé pour que les 55% de taux d’alphabétisation projetés en 2025 par exemple par le programme national de développement soient atteints. L’argument ne manque pas de pertinence. Si les campagnes de sensibilisation à la scolarisation ne promeuvent pas des stratégies interdépendantes comme la nécessité pour les ménages déshérités d’avoir recours à la planification familiale (Pf) avec bien sûr la batterie de mesures sociales gouvernementales qui va avec dans l’optique de maintenir le cap, on aura tout faux. Pour Huguette Quenum, conseillère en planification familiale au centre hospitalier et universitaire de la mère et de l’enfant Lagune (Chu-Mel) de Cotonou, les autorités béninoises sont déjà à pied d’œuvre pour répondre aux préoccupations posées. « Le ministère de la santé est en train d’élaborer un plan intégré de communication pour pouvoir communiquer sur la planification familiale avec un accent particulier sur les méthodes modernes de planification familiale et pendant longtemps, mettre en œuvre cela, faire un battage autour de ça pour que la mayonnaise puisse définitivement prendre », a-t-elle martelé.
C’est indéniable. Le nombre d’enfants affecte la qualité de vie. Il affecte surtout les tissus fondamentaux d’une éducation riche et complète bénéfique à toute la nation. Les avancées qui sont possibles dans un ménage à trois ou quatre ne sont pas possibles dans un ménage à huit (8) ou même dix (10). Fati Alao, éducatrice de formation, établit un lien entre le rapport mondial 2019 de l’Unicef sur l’enseignement pré-primaire et la Pf. « Les enfants ayant bénéficié d’éducation préscolaire ont de meilleurs résultats par la suite. Au Bénin, cette phase de l’enseignement coûte les yeux de la tête. Moi par exemple, j’y ai inscrit mes deux enfants. Mais pour l’effort que ça demande, je pense que si j’avais plus d’enfants, ils ne vont pas tous avoir cette opportunité. Donc, j’ai opté pour la Pf. » Et à Geneviève Bassole, en attente du renouvellement de sa méthode de planning à la salle d’attente du centre hospitalier et universitaire de la mère et de l’Enfant Lagune de Cotonou de renchérir : « Ce ne sont plus de simples produits à injecter ou des pilules à avaler ou encore des colliers à porter. Ces méthodes deviennent des outils indispensables pour des personnes qui veulent aller loin ensemble et rêvent grand pour leur progéniture. Mais je me demande si nos responsables politiques comprennent la chose ainsi. Ça fait des semaines que le Chu-Mel est en rupture de pilules et on n’a toujours pas de solutions. Je vais demander à la conseillère si je peux opter pour l’injection intramusculaire. Si on veut que les gens adhèrent, il faut permettre un accès plural aux produits contraceptifs. »

Les ONG ne se démobilisent pas…
Blanche Zounkpanou est la présidente de l’association pour un développement social durable. En cette matinée ensoleillée du 11 septembre 2019, elle et son équipe prennent la route pour une tournée-bilan de cinq années de mise en œuvre du projet d’appui à la scolarité des enfants issus de familles à faibles revenus dans la commune d’Abomey-Calavi située à 14 Km de Cotonou. Une assistante sociale recrutée sur le projet dénommé ‘’espaçons les naissances’’ fait partie de la délégation. Sur le terrain, le constat est encourageant. Seul accroc : la moitié des enfants dont l’Ong a appuyé la scolarité dans l’arrondissement de Glo-Djigbé, éloigné de Cotonou d’une vingtaine de kilomètres, n’a pas pu achever le secondaire. L’Ong impute cette situation à certaines familles bénéficiaires qui ont dû renoncer au suivi scolaire pour envoyer les apprenants au champ parce qu’il y avait trop de bouches à nourrir. Face aux questionnements de la présidente, un parent provoque un débat sur les fausses rumeurs liées à la planification familiale. La trentaine environ, Jean exige de la délégation dans la langue du terroir de lui apporter la preuve de la politique étatique qui propose de pratiquer la Pf quand on met des enfants à l’école. Au demeurant, il soutient que le préservatif rend l’homme stérile et les méthodes contraceptives modernes la femme inféconde. Eclats de rire dans la foule de curieux qui encerclent la délégation. L’assistante sociale calme les ardeurs et introduit dans la foulée un cours en langue locale sur les méthodes contraceptives modernes et les enjeux de l’heure liés à celles-ci. Le condom masculin, féminin, les pilules, les injectables, le stérilet, le norplant et les spermicides ont fait l’objet d’une discussion sans tabou. Pour convaincre davantage son auditoire que la contraception a beaucoup d’avantages et une minorité d’effets secondaires, l’interlocutrice parcourt séance tenante quelques sites internet, lit le contenu des publications ayant trait à la planification familiale au public et interprète. L’article qui résume mieux le sujet est une enquête réalisée par Sophia Chae et Vanessa Woog sur les obstacles à la pratique contraceptive des femmes au Bénin pour la plateforme numérique www.guttmacher.org. Le binôme était parvenu à la conclusion que : « l’accroissement de la pratique contraceptive aiderait le Bénin à atteindre ses objectifs de développement, en ce qui concerne notamment la réduction de la pauvreté et la hausse des niveaux d’éducation et de revenu des femmes, de la scolarisation des enfants et du Pnb par habitant. »

Le partenariat de Ouagadougou comme une courroie de transmission
Un faisceau d’engagements a été pris par le Bénin ces dernières années pour rendre effective l’offre de services en matière de planification familiale. Le pays fait partie en effet du partenariat de Ouagadougou qui s’est fixé comme objectif en 2015, d’atteindre 2,2 millions de femmes additionnelles utilisatrices de méthodes contraceptives modernes à l’horizon 2020. Et lorsqu’on demande combien le Bénin va concrètement peser dans la balance à l’heure du bilan, le Dr Gaston Ahounou, Chef service planification familiale, santé des adolescents et jeunes, à la direction de la santé de la mère et de l’enfant, affiche son optimisme. « Hier, au plan national, nous étions à 8 % pour les femmes qui utilisent ces méthodes, aujourd’hui nous sommes à 12 % de prévalence selon l’enquête démographique et de santé réalisée en 2018. S’il n’y avait pas eu le partenariat de Ouagadougou, on ne serait pas à ce taux. Donc le Bénin se bat pour prendre part dignement au respect de cet engagement. Il nous aidera à consolider nos acquis », a-t-il laissé entendre. Il y a que le Bénin s’est également engagé au Sommet sur la planification familiale à Londres (Royaume-Uni) le 11 juillet 2017 à atteindre 22% de taux de prévalence contraceptive en 2020 (10% pour les adolescents et jeunes de 15 à 24 ans). Sur cet engagement précis, le pari est loin d’être gagné, reconnaît Dr Gaston Ahounou. « Ce taux ne sera pas atteint. Il faut avoir le courage de reconnaître que le taux de 22% est trop ambitieux mais ce n’est pas pour autant qu’on va baisser les bras. La lutte continue. »
Alors que nous égrenons les derniers mois de l’année 2019, un autre engagement du gouvernement béninois retient particulièrement l’attention de la société civile : celui de mettre gratuitement à la disposition de toute la population béninoise y compris les adolescents et jeunes dans les établissements de santé publique, les services de planification familiale d’ici la fin de 2019. La meilleure forme juridique qui sécurisera les bénéficiaires du respect de cet engagement et rendra efficace la mesure s’apparente à un décret pris en conseil des ministres. L’adoption de cette formule marquera un tournant dans la demande, l’offre, le suivi et la coordination des interventions en matière de planification familiale au Bénin.



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