Transport fluvio-lagunaire : Le goût du risque sur les rives du Lac Nokoué à Dantokpa

Fulbert ADJIMEHOSSOU 7 août 2019

Sur les cours et plans d’eau, les évènements tragiques se succèdent et révèlent de plus en plus la précarité dans laquelle végète le secteur des transports fluvio-lagunaire. Traits d’union entre Cotonou, Sô-Ava et Abomey-Calavi, le lac Nokoué est une voie de communication très pratiquée mais peu développée.

Sur les rives de Dantokpa, l’atmosphère est gaie. Ce mardi 6 août, c’est le parfait contraste avec le drame survenu la veille à Bopa, sur les rives du Lac Ahémé. Ici, les embarcations défilent sans cesse pour permettre à des milliers d’usagers de rejoindre le plus grand marché du Bénin ou de s’y retourner. « Je ne viens à Dantokpa que par barque motorisée. Il n’y a pas de raison d’avoir peur pour ça. Je suis un habitué. Si on doit prendre par Abomey-Calavi, c’est un peu tracassant et plus coûteux. Alors, qu’avec cette barque d’un peu moins de 100 personnes, on rejoint vite le marché », confie Roland Adikpo, natif de la cité lacustre de Ganvié qui vient de descendre d’une des barques motorisées destinées aux convoyages des personnes et des biens.

L’expérience, mais…
Ici, on ne s’inquiète de rien. Pourtant, 24 heures avant, une barque a chaviré sur le lac Ahémé faisant plus de 12 morts et des rescapés. Cinq mois plus tôt, en février 2019, c’est plus de 45 personnes qui ont trouvé la mort à Karimama dans le naufrage d’une barque motorisée sur le fleuve Niger.
Les passagers rencontrés sur les rives du Lac Nokoué à Dantokpa sont à peine informés de ces drames. Ils placent plutôt une entière confiance en leurs conducteurs qui, à leur tour, misent sur l’expérience. Janvier Sovi, la quarantaine, est un habitué de la navigation fluvio-lagunaire entre Tokpa et Sô-Ava. Au cours de nos échanges avec ce conducteur, ses passagers n’hésitent pas à prendre sa défense chaque fois que nous tentons de remettre en cause sa capacité. « Je suis dans le secteur depuis mon jeune âge. Mais, je conduis cette barque depuis plus de 11 ans. Je suis un habitué. La seule chose qui est à craindre, c’est le vent et nous sommes dans la période. En dehors de ça, il peut arriver que notre moteur tombe en panne en chemin. Mais là on essaie de gérer », martèle-t-il.

Insalubrité et instabilité
Sur cette rive, jonchée de dépotoirs sauvages qui bouchent le chenal, les conducteurs ont très peu de temps à offrir à leurs interlocuteurs. Pressé par les passagers, Achille Zannou, la trentaine, nous invite à prendre place à bord de sa barque pour rejoindre l’autre rive, à Adogléta-Akpakpa. Nous saisissons alors cette occasion ultime pour toucher du doigt la réalité sur les conditions de navigation.
Olivier, étudiant en deuxième année d’université a envie de meilleures conditions, mais pour le moment, il n’a pas le choix. « Voyez les conditions dans lesquelles on a embarqué. Il y a d’abord un problème d’hygiène. Même avant de monter, il faut fermer les yeux sur les dépotoirs qui vous servent de tarmac. Ensuite, la barque même est sale, mais on fait avec. On aurait voulu une barque propre et couverte où on se sentira à l’aise. Hélas ! », fulmine-t-il.
A destination, Achille Zannou se révèle à nous. Celui qui venait de déposer la trentaine de vies n’a appris à conduire qu’en voyant faire son grand-père : « Je suis né dans l’activité et j’ai acquis au fil des années de l’expérience. C’est le cas pour beaucoup d’autres. Certains étaient des pêcheurs ». Malgré ce profil, les conducteurs n’hésitent pas à faire le plein de leurs embarcations pour quelques francs de plus. C’est d’ailleurs la cause principale des accidents avec ce mode de transports.

Les pompiers dans l’anticipation
A Dantokpa, les soldats du feu ne sont pas qu’utiles contre l’incendie dans le grand marché. D’un œil vigilant, ils tentent d’éviter aussi le pire avec ces embarcations souvent surchargées qui échouent dans les embarcadères du marché. « Quand le vent est fort, ce n’est pas prudent. Même les passagers ont peur à ce moment-là. C’est pourquoi les sapeurs-pompiers ne permettent pas que nous prenions départ et nous obligent à attendre. Aussi, ils évitent les surcharges », explique Achille Zannou.
Aux embarcadères du marché comme à celles d’Abomey-Calavi porte d’entrée de Ganvié, le constat est le même et les attentes des conducteurs sont pareilles. Le risque est aussi grand quand il faut braver les jacinthes d’eau. « Les jacinthes sont un véritable obstacle pour la navigation. Elles endommagent nos moteurs. Il y a aussi les déchets que les gens jettent dans le lac », explique Séraphin, un conducteur. La nuit, les menaces sont persistantes. « La nuit, sur le lac, nous ne conduisons qu’avec une torche. Quelqu’un reste devant pour veiller pour qu’on évite les accidents. Il arrive qu’on soit surpris par des obstacles et là surviennent les dégâts », ajoute Séraphin. Quoiqu’on dise, ces conducteurs croient à un renouveau du secteur. Ils attendent, comme Roland Adikpo, le coup de pouce du Gouvernement pour faire de ce secteur un levier de développement.

Révéler autrement le transport fluvio-lagunaire !
C’est sans doute l’enfant malade du secteur des transports au Bénin. Très peu développé, la navigation fluviale se révèle tristement avec des incidents funestes. Pourtant, ailleurs, c’est un secteur qui force la concurrence et qui se positionne comme une alternative pour réduire les distances, rapprocher les communautés et faciliter la fluidité de la circulation en ville. Cotonou aurait sans doute moins de véhicules et d’engins à drainer aux heures de pointes si une partie des usagers devrait prendre par le lac. Ailleurs, comme en Côte d’ivoire, c’est déjà possible sur la lagune d’Ebrié à Abidjan où plus de 30.000 passagers sont transportés par jour.
Il est temps d’inverser la tendance, que l’Etat réorganise ce sous-secteur pour attirer des compagnies. C’est indispensable pour remettre de l’ordre sur les cours d’eaux et pour donner un coup de pouce aussi au tourisme. Les solutions ne sont plus à réinventer : il faut des études de navigabilité et de courantologie ; l’installation et l’exploitation des infrastructures appropriées, la délivrance de certificats pour garantir la sûreté. C’est le moment d’aménager les points d’accessibilité du transport fluvio-lagunaire.
Les études antérieures réalisées, comme celle sur la mobilité dans le complexe fluvio-lagunaire de la basse vallée de l’Ouémé ou sur la contribution au développement du transport fluvial-lagunaire à Cotonou peuvent être utiles aux réformes. En attendant, il faut exiger dans chaque embarcation, des gilets de sauvetage, des lampes d’éclairage pour signaler sa position la nuit. Il ne serait pas trop de mettre à contribution les Tics dans le contrôle des départs et la transmission des informations de météorologie pour limiter les accidents. Le Bénin a besoin d’une autoroute fluviale sécurisée. Ainsi, longtemps utilisé comme voie de pénétration des territoires, le transport fluvial deviendra la voie de développement plutôt que de continuer à drainer des morts.





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