Utilisation des Acadja sur le lac Nokoué : Une pratique enracinée sur l’eau malgré la loi

Fulbert ADJIMEHOSSOU 21 juillet 2021

Sur le Lac Nokoué, le plus grand plan d’eau au Bénin, les parcs à poissons faits de branchages appelés des Acadja gagnent de l’espace. La menace persiste en violation de la loi-cadre sur la pêche adoptée en 2014.

Le transport n’est pas clandestin. En plein jour, les branchages sont acheminés vers la cité lacustre du Bénin en bâchées. A l’embarcadère, de grosses barques à la taille d’un navire prennent le relai. Destination, des espaces aménagés sur le lac Nokoué pour la pêche. Sur le canal menant à Ganvié, la Venise d’Afrique, ces parcs s’étalent sur des hectares. A bord de sa petite pirogue, Gérôme A., la quarantaine, entretient ce qu’il appelle sa parcelle. « C’est tout un arsenal, du bois, des branchages et des pneus pour soutenir le tout. Ça donne de l’ombre aux poissons qui se développent correctement », confie-t-il.

Au Bénin, les plans d’eau connaissent une baisse de productivité. Les aventures de pêche sont de plus en plus infructueuses. Et les pêcheurs redoublent d’ingéniosité et de moyens pour se donner plus de chance de trouver des ressources halieutiques. Les techniques utilisées pour la prise des poissons sont variées.
Sur le lac Nokoué, dans cet écosystème de 300 hectares ceinturé par Cotonou, Porto-Novo, et Abomey-Calavi, les pêcheurs utilisent comme techniques, les nasses, les paniers, des filets et les Acadja. En pratiquant les Acadja, les populations lacustres sont dans une quête permanente de frayères pour les poissons. Les bois sont enfouis pour tenir comme des palétuviers et se décomposer plus tard pour fournir de la litière aux poissons qui eux sont protégés des prédateurs. Le rendement varie de 1,5 à 8 tonnes à l’hectare par an.
Christian Viaho, Directeur des Ressources Halieutiques à l’Agence de Développement de la zone économique du lac Ahémé et ses Chenaux (ADELAC), renseigne sur le principe. « C’est une technique introduite au lac Ahémé dans les années 70 par un chercheur français pour assurer le repeuplement du lac. Au terme de l’expérience et des bons résultats obtenus, les populations l’ont adoptée. Cette technique joue le rôle similaire à la mangrove. C’est un lieu où les poissons se réfugient, s’alimentent, se reproduisent et grandissent », explique-t-il.

Une percée avec des revers…
La technique d’Acadja a gagné très vite les plans d’eau, notamment le Lac Nokoué. Chacun a presque sa ‘’parcelle’’ sur le plan d’eau. Aliou Daouda, un ancien cadre de la Direction de la Production Halieutique comprend parfaitement, le mécanisme de progression. « Si je prends les années 1990, les pêcheurs avaient trois ou quatre parcs. L’effectif n’était pas important et il y avait de l’espace sur l’eau. Mais si un pêcheur meurt, les enfants en héritent. Les parcs sont divisés pour que chacun ait sa part. certains vendent ou louent leurs part. vous avez finalement, aujourd’hui plein de pêcheurs qui ont des parcs. La production par individu commence à baisser », se désole l’expert.
Les revers de cette colonisation rapide du plan d’eau sur fond d’une démographie galopante se sont très vite révélés. Il s’agit de l’érosion du bassin versant et le comblement du plan d’eau. La turbidité de l’eau qui entraîne la baisse de la production. Selon certaines études, entre 2010 et 2015, la quantité de poissons récoltée est passée de 26.000 tonnes à 24.000 tonnes, même si c’est bien loin des 15.000 tonnes des années 1990. A ceci, il faut ajouter les difficultés de circulation sur le plan d’eau.

Les acteurs eux-mêmes ont très vite pris conscience des revers et se sont constitués en 2009 en Association des propriétaires d’Acadja de So-Ava. Selon Daniel Vidégnon, l’enjeu était de sauvegarder les voies de passage pour une libre circulation des personnes et des biens sur le lac Nokoué. « C’est une technique ancestrale. Si l’Etat a commencé à décrier cela, c’est parce que nous occupons tout l’espace. On s’est entendu pour veiller à ce que les voies de circulation ne soient pas fermées sur l’eau. C’est une technique que nous ne pouvons pas abandonner. Celui qui a un hectare peut réduire de moitié », défend le pêcheur, dans son Aïzo natal, la langue des populations lacustres.

Pourtant prohibée selon la loi
Ces dernières années, des voix se sont élevées pour dénoncer les effets de cette pratique interdite par la Loi-cadre n° 2014-19 du 07 août 2014 relative à la pêche et à l’aquaculture. Son article 73 stipule que : « Il est interdit de faire usage, dans l’exercice de la pêche continentale ou maritime des engins ou méthodes de pêche incompatibles avec la gestion durable des stocks halieutiques, notamment : tout parc à poissons, quelle qu’en soit la forme ou la superficie, construit à l’aide de branchage fixé dans le fond des fleuves, lacs ou lagunes, ou tout autre lieu servant de refuge, de reproduction et de développement des poissons, et pouvant augmenter la productivité naturelle des plans d’eau ("Acadja", ...etc.) ». « Malgré ses avantages, la technique mérite d’être combattue car elle contribue au comblement des plans d’eau, à la destruction du couvert végétal autour des plans, au morcellement des plans d’eau créant des conflits fratricides. D’où l’urgence d’interdire son utilisation sur toute l’étendue du territoire national », martèle Christian Viaho.
Face à la dégradation avancée des plans d’eau, le Conseil des Ministres du 11 janvier 2017 a décidé de l’assainissement à travers l’enlèvement des engins prohibés. Des ressources ont été mobilisées pour rendre effective l’opération courant août 2019 après moult tractations. Elle concerne le lac Ahémé, la lagune côtière, le lac Nokoué, la lagune de Porto-Novo. Si le Lac Ahémé a retrouvé son souffle avant d’être menacé à nouveau, le lac Nokoué en revanche, a toujours le visage chargé de branchage. Les lignes peinent à bouger. Daniel Vidégnon contextualise : « Le Lac Ahémé est encaissé. Si vous êtes sur une rive, vous voyez l’autre. Ce n’est pas le cas chez nous sur le Lac Nokoué ».

Une difficile porte de sortie
Plusieurs tentatives pour faire appliquer la loi et sauver le plan d’eau ont échoué. Il faut la sensibilisation et l’information pour convaincre les acteurs du bien-fondé de l’interdiction. Mais le défi est difficile à relever. Herman Gangbazo, Chef service Aménagement et Gestion des Pêcheries pense qu’il y a lieu de responsabiliser les acteurs. « On ne sera pas tout le temps derrière eux pour faire le gendarme. Les textes ont prévu qu’il y ait un comité de gestion par plan d’eau. Dans ces comités, il y a les acteurs de façon primordiale, l’administration des pêches, les élus locaux, etc. ».
Plusieurs autres options s’offrent aux acteurs pour redonner du souffle au lac Nokoué qui est au bord de l’eutrophisation. Herman Gangbazo pense qu’on peut aller vers une pêche saisonnière comme c’est le cas sur un plan d’eau dans le département du Zou. La reconversion des pêcheurs est aussi capitale, même si difficile. « A plusieurs reprises, on a tenté de les reconvertir. Mais ils reviennent toujours. Certains ont été reconvertis à la pisciculture mais ils disent que le temps que prend le poisson pour grandir est trop alors qu’eux ils sont habitués à collecter directement. Ce qu’ils trouvent plus facile », ajoute Herman Gangbazo.

Comme dans une barque, la pêche continentale recherche des bouées de sauvetage. La Brigade de surveillance des plans d’eau créée par le Gouvernement attend d’être opérationnelle. Composée de 55 agents dont 2 inspecteurs du développement rural formés à l’Ecole Nationale des Sous-Officiers de Ouidah, elle sera très vite confrontée à la réalité des eaux continentales. Peut-être, les nombreux décrets d’application de la loi cadre qui trainent encore dans les couloirs de l’administration pourraient redonner l’espoir tant attendu.





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