Veille citoyenne en milieu rural : Ces pressions qui ramènent l’eau à la pompe

Fulbert ADJIMEHOSSOU 27 mai 2021

Au Bénin, les dénonciations de dysfonctionnements et des actes de mauvaise gouvernance dans le secteur de l’eau se multiplient à la base. Les Cellules de participation citoyenne (Cpc) et les Associations des consommateurs d’eau potable (Acep) font feu de tout bois pour amener les acteurs locaux à garantir dans leurs localités un service public d’eau potable de qualité.

Courrier après courrier, Éric Yédou Dari, Coordonnateur de la Cellule de Participation citoyenne de Boukoumbé, commune située au Nord du Bénin, à plus de 600 km de Cotonou, tente d’obtenir depuis quelques mois la réparation de certains points d’eau en panne. « Nous avions découvert que plus d’une cinquantaine d’ouvrages simples sont en panne. Suite aux dénonciations, la mairie a procédé à la réparation d’un certain nombre et a expliqué les démarches en cours pour le reste. Les travaux de réhabilitation continuent », confie-t-il. Dans cette commune proche des pays sahéliens, la sècheresse se fait sentir et les puits tarissent à petit coup. Les ouvrages d’eau quant à eux, vieux d’une décennie, commencent à ne plus répondre au rythme de sollicitation. Les pannes sont fréquentes et les pièces de rechange sont rares. Les artisans réparateurs devront parfois se rendre au Togo ou Burkina-Faso, un pays voisin, pour les avoir, sur la base des redevances que les gestionnaires de points d’eau sont censés reverser.
Dans les archives du Coordonnateur de la Cpc de Boukoumbé, on retrouve un courrier de 2019 dénonçant des défaillances. En réponse, le 5 avril 2019, l’ancien maire de cette commune Richard Yaté Nambime déplorait le fait que des ouvrages sont délégués depuis 2010 avec signature de contrat des deux parties et que depuis 8 ans pour les uns, 10 ans pour les autres « aucun versement n’a été fait par le délégataire. Ce qui rend compliquée la maintenance ».
Ces cas de mauvaise gouvernance n’échappent d’ailleurs pas à la vigilance des acteurs locaux de la veille citoyenne. Au cours d’une tournée de diagnostic de l’Association des consommateurs d’eau potable (Acep) de Boukoumbé, une mauvaise gestion des redevances a été révélée et dénoncée au maire le 1er février 2021 qui a promis, à travers une correspondance en date du 18 février 2021, « trouver une solution ». « Ce sont parfois des cas d’abus de pouvoir. Ceux-là qui ont gardé les sous par devers eux ne sont pas les personnes chargées de les collecter auprès des délégataires. C’est soit un chef de village, pour le cas dénoncé, qui va demander au délégataire de lui remettre les sous pour qu’il verse. Ce qu’il ne fait pas », regrette Éric Yédou Dari.

Se plaindre pour faire jaillir l’eau
Selon le rapport semestriel (juillet-décembre 2020) de suivi du patrimoine et de performance du service de l’eau au Bénin, le taux de desserte national en milieu rural est établi à 70,16% à fin 2020. Le patrimoine est composé de 31,78% d’adductions d’eau villageoise (Aev), 2,21% de postes d’eau autonomes (Pea) et 36,17% de forages équipés de pompe à motricité humaine (Fpmh). Et à la moindre défaillance, les élus locaux puis les autorités communales, dans le viseur des populations, sont interpellés. C’est le cas, il y a quelques semaines dans la localité de Pentiga à Cobly au Nord du Bénin. « Le château d’eau a connu un dysfonctionnement. L’eau coulait et créait un environnement insalubre. Photos à l’appui, nous avons informé le maire et il n’a pas tardé à réagir », Dayeni Wieme Kolani, Secrétaire Général Adjoint de l’Association des consommateurs d’eau de Cobly.
Pour en arriver là, tout un mécanisme est mis en place par ces acteurs. « Nous avons des représentants au niveau de chaque point d’eau. Nous choisissons celui qui a des besoins importants pour qu’à la moindre panne, il ait un intérêt à la signaler. C’est souvent les femmes qui préparent des denrées alimentaires à vendre ou les éleveurs. Ils informent les délégués de villages qui formulent les plaintes et nous renvoient à travers les cellules », explique Dayeni Wieme Kolani. Cependant, la tâche n’est pas si aisée. « Ce n’est pas si facile que ça surtout avec l’influence de la politique. A un moment donné, les gens au lieu de voir le problème que vous posez, vous confondent à un autre acteur. Nous arrivons à nous faire comprendre des consommateurs en leur montrant que nous sommes plus proches d’eux », ajoute-t-il.
Cette veille citoyenne dans le secteur de l’eau s’étend même au niveau national. Il est possible de faire des dénonciations sur la plateforme www.alerteeau.bj, mise en place dans le cadre du Volet Gouvernance du Programme Omidelta, conduit par le Consentium Partenariat National de l’Eau (PNE-Bénin), Ong Alcrer et Social Watch. « La plupart des motifs de plaintes que nous recevons, à 80% environ, tournent autour des pannes et la réhabilitation des ouvrages. Mais, nous avons aujourd’hui des difficultés pour la prise en compte de ces plaintes. Vous comprenez avec nous la difficulté que nous avons par rapport aux transferts des ressources. Les mairies utilisaient les Fonds Fadec Eau pour les réparations », analyse Constant Assah, expert gouvernance de l’Eau à Social Watch.

L’éternelle bataille des redevances
En effet, avec les reformes en cours dans le secteur de l’eau, les communes pensent être entre le marteau et l’enclume pour la maintenance des ouvrages dans leurs localités. Les redevances restent quelques fois l’ultime recours. En effet, suivant le principe « l’eau paie l’eau », les mairies s’emploient à faire le recouvrement des redevances qui doivent permettre de couvrir toutes les charges de suivi, de la maintenance et du renouvellement du matériel d’exhaure. Les petites pannes sont à la charge de ceux à qui les ouvrages simples ont été confiés et qui sont en contrat avec la mairie. Les grosses pannes sont à la charge de l’administration communale. Et là encore, la mauvaise gestion prive la population d’eau et l’expose davantage à des risques.
A Grand-Popo, commune située au Sud et frontalière au Togo, il y a quelques mois, les dégâts d’un incendie auraient pu être amoindris si l’ouvrage d’eau de la localité fonctionnait. Zacharie Ramanou, Président de l’Association des Consommateurs d’Eau de cette commune donne des précisions : « Le fontainier a bouffé les sous. Le fermier a fermé le point d’eau et l’année dernière, un incendie s’est produit. Comme il n’y avait pas l’accès à l’eau, les cases ont brulé. Nous avons pris la décision que ce fontainier rembourse sa dette. Il a signé son engagement que nous sommes en train de suivre pour que cette situation ne se reproduise plus pour le bonheur des populations ».
Aussi, l’une des réalités en milieu rural est que le faible pouvoir d’achat des communautés à la base et certaines mentalités ne favorisent pas autant la fixation du prix de l’eau que le recouvrement des coûts de production et de gestion des ouvrages. Face à ces situations, la mission des acteurs locaux de veille citoyenne se résume souvent à : « Très tôt dénoncer, souvent appuyer ». Ces acteurs de la veille citoyenne rencontrés ne se prennent donc pas toujours en adversaire des autorités communales dont ils suivent la gestion, en ce qui concerne le secteur de l’eau. Des sensibilisations sont alors menées à l’endroit des populations. « Nous avons pu faire comprendre à la population le principe selon lequel l’eau paye l’eau. Ce n’est pas une volonté fantaisiste du conseil communal. Les choses bougent. Les fermiers qui s’obstinaient à payer les redevances ont changé d’attitude pour entretenir les ouvrages. L’eau a commencé par couler vraiment à la pompe. Quand le gestionnaire apprend qu’il y a des actions d’éveil de la population, il change de comportement », défend Léonard Balogoun, Coordonnateur de la Cellule de Participation Citoyenne de Glazoué, une ville connue pour ses difficultés d’accès à l’eau.
En marche pour l’atteinte des Objectifs de développement durable (Odd) en son point 6 et l’accès universel à l’eau au Bénin, le Gouvernement à travers l’Agence Nationale d’Approvisionnement en Eau Potable en Milieu Rural (Anaepmr) travaille de son côté à l a mise en place d’une gestion professionnalisée. Trois fermiers devront démarrer dans les prochaines semaines la gestion des grands ouvrages construits. Et si ces mécanismes parvenaient à être effectifs, il faudra s’apprêter à faire la bataille autrement, face à des opérateurs économiques « plus puissants ». « Grâce aux interventions des Acep et des Cpc, beaucoup de choses ont été corrigées en matière de service d’eau potable. Peut-être que si ces dénonciations n’avaient pas été faites, les populations n’auraient pas eu satisfaction. Cette dynamique doit donc continuer avec les réformes en cours. On aurait souhaité que les fermiers régionaux puissent prendre en compte cette veille citoyenne. C’est aussi dans leurs intérêts pour la remontée d’informations », plaide Aurore Biokou, Responsable Formation et Communication du Pne-Bénin. Et l’autre défi, sera la bataille pour la qualité.





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