Wilfrid Ahouansou, spécialiste des questions de transition vers l’emploi des jeunes : “On peut être formé dans une filière porteuse et manquer d’autres types de compétences …”

27 novembre 2022

Wilfrid Ahouansou, Responsable du Centre d’employabilité francophone de l’Agence universitaire de la Francophonie à Cotonou et spécialiste des questions de transition vers l’emploi des jeunes, a opiné sur l’état du marché de l’emploi au Bénin. A travers cet entretien, il a passé au peigne fin les différentes questions relatives au chômage et au sous-emploi des jeunes en explorant des pistes de solutions pour une bonne compétitivité des jeunes sur le marché de l’emploi.



De nombreux jeunes se plaignent du chômage. Par contre, des recruteurs estiment qu’il y a du travail. Quel est votre avis ?

Merci beaucoup. Je pense que les chiffres officiels donnés par l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi au Bénin (ANPE) montrent que le taux de chômage est vraiment bas. Par contre, le taux de sous-emploi est beaucoup plus élevé.
Généralement, le chômage est employé pour désigner la situation quelqu’un qui a exercé un travail et qui, à un moment donné, n’est plus en situation d’emploi ou quelqu’un qui est en mesure de travailler et qui est en recherche d’un emploi. Tandis que le sous-emploi est la situation de quelqu’un qui a obtenu un diplôme mais qui ne travaille pas à la hauteur de sa qualification professionnelle. Cela signifie qu’il peut travailler moins d’heures qu’il ne devrait, qu’il peut occuper des fonctions en dessous de ses compétences et qu’il peut donc être sous-rémunéré.
Il peut aussi travailler dans un secteur qui n’est pas en harmonie avec ses compétences ou avec son diplôme. D’après les chiffres officiels, on peut dire que le taux de sous-emploi au Bénin est beaucoup plus élevé que le taux du chômage.
Ce phénomène dénote d’une certaine inadéquation entre la disponibilité de l’emploi sur le marché et les formations des jeunes diplômés dans les universités.
Là où cette inadéquation est beaucoup plus décriée au Bénin est que des emplois existent mais des personnes qualifiées ne sont pas disponibles sur le marché de l’emploi pour pouvoir occuper des postes donnés. Donc, l’inadéquation peut être dûe à un défaut de compétences recherchées sur le marché de l’emploi.
Je prends, par exemple, le cas des postes techniques où les ressources humaines sont très rares. Beaucoup de jeunes ont fait des formations d’ordre général dans les universités. L’inadéquation fait que ces jeunes ne peuvent pas prétendre occuper ces postes techniques pour défaut de compétences.

Y a-t-il un bon rapport entre les entreprises et les universités ?

Je ne saurais le dire. Ce que je peux dire est qu’il y a une insuffisance de relation entre le monde universitaire et les entreprises. Les entreprises expriment des besoins de croissance et de développement de leurs activités grâce à la main-d’oeuvre compétente. Mais elles ont du mal à trouver certains profils qu’elles recherchent sur le marché de l’emploi. La raison peut être que les universités forment peu pour ces profils dont elles ont besoin.
L’autre problème est que les universités forment dans ces profils, mais le jeune diplômé manque de compétences pour être employable. Cela se traduit par le fait qu’il ne peut pas être directement utilisé par l’entreprise.
Dans le pays actuellement, beaucoup de chantiers sont en cours. Sur un chantier, on peut avoir besoin d’un type de soudeur qui travaille avec un matériel très spécifique.
Dans les universités, on peut avoir des étudiants en génie mécanique ou dans d’autres filières mais qui n’ont pas acquis ces aptitudes spécifiques pour occuper le poste de soudeur avec une expertise pointue sur ces différents chantiers.
L’entreprise va estimer que le marché de l’emploi ne dispose pas des compétences nécessaires dont elle a réellement besoin.
Le grand défi aujourd’hui est de combler le gap qu’il y a entre les besoins d’effectif au sein des entreprises et les capacités de formation des universités et des centres de formation.

Le marché de l’emploi est-il pauvre en main d’oeuvres techniques ?

C’est peut-être une impression. On ne peut pas l’affirmer sans avoir fait des études approndies dans ce sens. Le système d’orientation dans les universités fait que beaucoup d’étudiants se retrouvent dans les formations d’ordre général. C’est surtout dans les facultés qu’on rencontre plus d’effectifs pléthoriques.
Je pense que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique travaille actuellement de façon à réguler les effectifs dans ces établissements en s’assurant de l’orientation des nouveaux bacheliers. Des filières techniques surtout sont en train d’être développées avec la création des instituts supérieurs de l’enseignement technique et la construction des lycées techniques à l’intérieur du pays. Ce sont là autant d’actions pour favoriser la formation dans les profils techniques pour enrichir le marché de l’emploi. Mais il est nécessire d’affiner l’orientation des nouveaux bacheliers dans les universités et écoles de formation. Nous observons que des nouveaux bacheliers, titulaires des séries littéraires se retrouvent dans des formations d’ordre général. Mais ceux des séries scientifiques ont beaucoup plus d’aptitudes pour suivre des formations techniques dans les universités.
On peut observer que des apprenants qui ont un BAC littéraire peuvent quand même devenir des développeurs d’application par exemple en suivant des formations dans certaines institutions. Il peut très bien s’insérer dans le secteur du numérique pour apprendre le codage. Il y a plusieurs centres de formation au Bénin qui forment des élèves ayant un bac littéraire et même des descolarisés pour s’investir dans le secteur du numérique. Et nombreux parmi ces apprenants après leur formation sont compétitifs sur le marché de l’emploi au même titre que des étudiants qui ont fait des filières scientifiques.
Je pense qu’il est nécessaire de réfléchir davantage pour offrir des opportunités aux jeunes même à ceux qui font des filières littéraires pour pouvoir travailler dans les secteurs techniques afin de pouvoir s’insérer dans le marché de l’emploi.

Dans le lot des demandeurs d’emploi, certains ne savent pas rédiger un curriculum vitae et autres. Quel est votre point de vue ?


Merci beaucoup. Vous abordez une question très importante. On peut être formé dans une filière porteuse d’emploi, mais on peut aussi manquer d’autres types de compétences pour pouvoir s’insérer dans l’emploi. Là nous parlons des compétences transversales. Quelqu’un peut être formé en génie mécanique et n’arrive pas à accéder à un emploi. Cela peut être tout simplement parce qu’il ne sait pas rédiger une lettre de motivation et un curriculum vitae. Il ne sait pas non plus envoyer un mail pour postuler à un appel à candidature.
Pour postuler à une offre d’emploi, il y a des gens qui envoient des mails juste avec des pièces jointes. On envoie des mails sans un minimum de salutations, sans un objet et sans les informations nécessaires. Le recruteur qui est devant son ordinateur est un être humain. Au même moment, il reçoit plus de 500 candidatures pour le même poste. Il va choisir simplement celui qui a ces compétences transversales. Il ne perdra plus de temps à le former avant qu’il n’entre en fonction.
Ce n’est pas parce qu’on est soudeur ou développeur web qu’on ne doit pas savoir envoyer un message électronique à ses clients et à ses partenaires. Le demandeur d’emploi doit avoir d’autres types de compétences pour être plus compétitif sur le marché du travail.
L’autre atout aussi est l’anglais. Aujourd’hui, l’anglais s’impose dans le monde du travail et des affaires. Il y a des postes dans les entreprises qui nécessitent la maîtrise de la langue anglaise. L’entreprise dans laquelle le jeune diplômé compte travailler peut avoir des partenaires dans les pays anglophones. Il peut s’agir des fournisseurs ou des clients.
Pour réussir à votre poste, vous devez pouvoir communiquer en anglais avec ces différentes personnes au profit de l’entreprise. Les jeunes ne prennent pas le temps de développer ces compétences transversales pourtant très importantes pour leur insertion professionnelle. Ce sont des compétences qu’on peut utiliser dans plusieurs corps de métier. Il y a lieu de combler ces besoins chez les jeunes pour leur garantir un emploi stable et rentable.

Quelle est selon vous la place du numérique dans la lutte contre le chômage ?

Le numérique est un véritable catalyseur des opportunités professionnelles. D’un côté, il permet d’obtenir des compétences transversales.
Si le demandeur d’emploi ne veut pas travailler dans les métiers pointus comme le cas du développeur web, il peut acquérir des compétences de base qui peuvent être utiles dans n’importe quel corps de métier.
On peut acquérir des compétences en matière de traitement de texte, de calcul et des compétences en matière de vente en ligne. C’est des compétences de base qu’il faut avoir nécessairement ces temps-ci. Ces compétences sont des atouts qui donnent une chance de travailler sur le marché béninois et sur le marché international. Au Bénin, il y a des jeunes qui s’adonnent de plus en plus aux métiers de la rédaction web, du community management, etc. Le numérique offre beaucoup d’opportunités. Il permet également aux jeunes de pouvoir acquérir des connaissances pointues qui n’existent pas encore au Bénin. Le numérique offre une certaine ouverture sur le monde. La connaissance se démocratise en quelques clics. On peut suivre des formations dans plusieurs domaines sur des sites d’apprentissage pour acquérir des compétences. Grâce au numérique, les entreprises nationales sont capables d’accéder à d’autres types de marché au plan international. Le marché de livraison de repas au Bénin a connu une évolution grâce au développement du numérique. C’est le cas des restaurants qui livrent leurs plats à travers une plateforme qui permet aux clients de lancer des commandes.

Votre mot de la fin…

J’invite les jeunes diplômés à se faire former pour acquérir des compétences nécessaires à leur insertion propfessionnelle sur le marché de l’emploi. Comme je l’ai dit plus haut, la connaissance peut se retrouver n’importe où maintenant. Les demandeurs d’emploi peuvent suivre une formation en ligne, suivre certains profils sur Linkedin ou participer à des séances de formation organisées par le Centre de l’employabilité francophone (CEF) sur les thématiques liées à la recherche d’emploi, au développement des compétences transversales ou encore à la préincubation entrepreneuriale. Ces formations peuvent leur permettre de bien préparer leur projet professionnel et faciliter leur transition vers un emploi stable et satisfaisant.

Propos reccueillis par Joël SEKOU (Coll)





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